Critique – Théâtre – Praskova Praskovaa https://praskovaa.com Les voix précieuses Thu, 22 May 2025 16:28:00 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 https://i0.wp.com/praskovaa.com/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Logo.png?fit=32%2C32&ssl=1 Critique – Théâtre – Praskova Praskovaa https://praskovaa.com 32 32 210560557 « Richard III », de William Shakespeare. Théâtre de l’Etreinte, mise en scène William Mesguich https://praskovaa.com/2025/02/09/richard-iii-de-william-shakespeare-mise-en-scene-de-william-mesguich-compagnie-du-theatre-de-letreinte-theatre-le-kiasma-de-castelnau-le-lez/ Sun, 09 Feb 2025 15:59:26 +0000 https://praskovaa.com/?p=2207

Théâtre le Kiasma de Castelnau – le – Lez

 

Deux William pour une couronne

 

Une tragédie au noir renversante pour un face à face herculéen entre deux créateurs. Qui célèbre au mieux cette harangue morbide et fielleuse où se déploie l’ignominie pour la conquête du pouvoir ? Sont-ce les mots de l’auteur qui éreintent notre esprit où, la déclamation et l’incarnation péremptoire de son «Hérault» et metteur en scène qui étreint notre cœur ?

Fin du XV ème siècle, la guerre des Deux Roses a pris fin. Édouard IV règne sur l’Angleterre mais son frère Richard Duc de Gloucester conspire.

Une scène vide et sombre accueille les onze premières minutes foudroyantes du monologue de Richard. Sous une aura de lumière, William Mesguich apparait tel un gladiateur. Harnaché de lourdes frusques, la démarche entravée par des liens contraignants sa cuisse, il investit avec détermination le champ théâtral de sa difformité pathétique. Brusque dans ses mouvements d’humeurs, « Demain, selon moi est trop soudain. », tête basse, mauvais mais incandescent, il clame son Credo : celui d’un misérable paria dénué de conscience… “ La conscience n’est qu’un mot à l’usage des lâches, inventé tout d’abord pour tenir les forts en respect.”

En pitié de lui-même, il brave sa solitude d’avorton déchu. Fulminant, il provoque son combat d’une voix surpuissante. Le registre est grave, sauvage, nasillard et mordant. Le public happé par ce flot de grogne malfaisante qui anéanti l’espace et le temps est assommé. Proche de l’aphonie, arrachant les verbes de sa bouche violette acariâtre, il donne à cet effort musculaire considérable, la projection de celui que déploie un artiste lyrique. Deux représentations dans la même journée. Quel orateur, oserait le tenter de cette manière ? Et ce, dans cette extrapolation forcenée qui convient tant à l’incarnation de ce dégénéré sanguinaire, dont on connait l’ultime postérité ?

Dans cette atmosphère délétère, au travers d’un voile de fils pourtant soyeux, on imagine les contreforts menaçants de la tour de Londres. George, premier dans la succession, engeôler par son frère Richard, git endormi sur le sol dont on perçoit, peu avant son assassinat, l’effet glacial. Il faut noter à cet effet et tout au long du spectacle, le travail sensoriel, auditif et visuel exceptionnel accompli. Que ce soit sur le plan des lumières de William Mesguich, des vidéos d’Alfredo Trosi, des créations sonores de Maxime Denis, sans oublier le choix musical formidable, apportant un supplément d’âme et d’émotions à l’action.

A propos d’un autre Richard, c’est une fresque épique aboutie au sens wagnérien de l’œuvre d’art totale que nous livre cette troupe de huit comédiens en symbiose, se surpassant pour se travestir en vingt-cinq individus distincts.

En effet, ponctué d’arrêt sur images, les acteurs vêtus de noirs se révèlent perfides et ardents. Ils se fondent et se chevauchent pour accomplir leur destinée inéluctable, précipitant ou restreignant au mieux le chaos annonciateur. Tour à tour, leurs voix claires et projetées surgissent dans un éclairage blafard. Éparses, des salves de brumes laiteuses révèlent leurs faces blêmes et maladives. On salue d’ailleurs la pertinence harmonieuse des costumes d’Alice Touvet dont seuls, coiffures ou couvre-chefs animent l’expression maussade et marquée des intervenants.

Chacun évolue ou se fige à l’intérieur de tableaux fantasmagoriques, dont l’esthétisme rappel celui de grands maîtres. Peut-être, « Le sommeil d’endymion » de Girodet, le souvenir incertain d’une toile de Bosch, où le rappel subtil des rosaces de la Cathédrale de Westminster… Par tant de subtilités théâtrales on se sent imprégné du lieu, comme aspiré dans le récit, jusqu’à percevoir le murmure insondable d’un Tuba mirum qui gronde sournoisement dans les entrailles de l’histoire.

On pourrait se laisser berner par ce manipulateur pervers qui, au gré des besoins, fragilise sa voix jusqu’à un fil suraigu angoissant. Voûté, perdant de sa superbe, il sait se faire suave, presque déchirant pour n’être que plus perfide. Sans états d’âme, il fomente dans son esprit malsain les désirs charnels et trompeurs qui s’immiscent en lui. Lady Anne, Madeline Fortumeau, lui succède sur le plateau. Elle force le respect devant son interprétation touchante et digne de veuve. Belle, crédible, elle enchaine le propos par une supplique pleine de haine qui vibre d’un charisme poignant.Difficile pourtant, de ne pas faillir un court instant aux avances intrépides et démoniaques du Duc.

Serait-ce enfin une repentance anticipée dans cette nef gothique sublime, alors que genou à terre à demi prosterné, bible minuscule en main, Richard rumine dans un flux musical de chœurs célestes ? Palestrina, peut-être…. Non, ! Le sifflement sinistre redondant de la hache s’évertue à nous réveiller.

Au cœur de cette distribution étonnante, Oscar Clark, Duc de Buckingham signe sa partition avec emphase. Cousin et faux allié de Richard, il soigne son élocution pernicieuse qui fuse de ses lèvres écarlates tel des jets de félonies. Son allure empruntée confère d’ailleurs à sa traitrise bafouée des derniers instants, un goût d’amertume.

Ce fut une salle comble suspendue au temps. Un public idéal pour une fable historique immersive. Me concernant, accrochée aux cintres depuis 1h50, il fallut redescendre. Après Hamlet, Macbeth, La tempête, etc. Je pensais qu’avec l’habitude de ce Schakespeare là, par ce Mesguich là, ce serait moins percutant. Que nenni, et puisque le roi est mort, vive le roi ! ¶ 

 Praskova Praskova

 

Richard III, de William Shakespeare (1864 – 1616)

Texte original King Richard III, traduit par Jean-Michel Désprats

Compagnie William Mesguich. Le Théâtre de l’Étreinte

Mise en scène et création lumières / William Mesguich
Assistante de mise en scène / Estelle Andréa

Distribution / Betty Pelissou, Alexandre Bonstein, Xavier Clion, Oscar Clark, Madeline Fortumeau, Alain Guillo, William Mesguich, Nadége Perrier, Thibault Pinson.
Costumes / Alice Touvet
Vidéos / Alfredo Trosi
Créations sonores / Maxime Denis
Le 4 février 2025
Durée / 1h50
Tout public et scolaire
Tarifs / 19€, 16€,10€,8€

Le Kiasma
1 rue de la Crouzette
34170 Castelnau le Lez
Réservation : 04 67 14 27 40
https://www.lekiasma.fr/

Reprise tous les mardis à partir du 20 septembre 2025 au Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait. 75020 Paris,

Réservation / 01 87 44 61 11

]]>
2207
« Love », de Murray Schisgal, Théâtre du petit-Saint-Martin https://praskovaa.com/2021/05/20/love-de-murray-schisgal-theatre-du-petit-saint-martin/ Thu, 20 May 2021 10:48:30 +0000 https://praskovaa.com/?p=491

Le pont des soupirs…

 

Le délicieux metteur en scène Jean-Laurent Silvi nous propose au Petit Saint-Martin la pièce de l’américain iconoclaste, Murray Schisgal, « Love ». Dans une vision intemporelle et distinguée de l’œuvre, ce vaudeville d’une belle facture et d’un cynisme tendre enchevêtre les lianes psychologiques du désordre amoureux.

Crée en 1965 par Laurent Terzieff, cette comédie des sentiments de Murray Schisgal dénonçait, avant l’heure et avec esprit, les névroses d’une société décadente. C’est donc accompagné d’une équipe choc afin de relever ce défi délicat, que Jean-Laurent Silvi revitalise ce boulevard remarquable qui n’a pas pris une ride. Puisant son inspiration dans le cocon d’une nuit sans jour, où se télescopent des caractères insolites et des cœurs perdus, il impose sa version à travers son esthétique visuelle et sonore. Dont l’impact nous conduit bien au-delà du fait d’en sourire.

Un décor unique avale cette pièce : un pont suspendu à la nuit, à ses bruits diffus, à la fureur de l’eau qui s’écoule, à la tentation de mort. Entre quiétude et incertitudes ce pont plutôt accueillant est un lieu de réflexion on l’on pose sa valise. Pourtant, c’est un univers clos, où le mythe de Sisyphe vous aspire. Un banc, un réverbère rassurant, une poubelle, des êtres qui s’arrêtent, des pas et des lumières qui dansent, des paroles et des rires qui fusent. Agostino Pace, le décorateur n’en est pas à son coup d’essai : il a à son actif de belles productions (par exemple, la Piscine, de Jacques Derray). Pour cette réalisation, il nous convie sur ce pont des soupirs dans une atmosphère de tons chauds, ceux de la rouille qui marque le temps. Une ode discrète et probable à Maxime Le Forestier : « L’habitude nous joue des tours, nous qui pensions que notre amour avait une santé de fer, dès que séchera la rosée regarde la rouille se poser… ». Dans cet endroit aux volumes divers, des lignes obliques et courbes fendent l’espace et font penser à une toile de Kandinsky. L’ordonnance du tableau, comme un thème astrologique, semble canaliser les déambulations scéniques et mentales des personnages, et l’absurdité consentie de ces destins communs. Où vont-ils ? On ne sort pas forcément indemne de ce cadre, et, ici, chacun demande à l’autre : « Demande-moi en quoi je crois. ».

L’ambiance sonore de Michel Winogradoff, faite de résonances éparses émerge au gré de l’intrigue et accentue l’impression singulière de la nuit. Quelques notes de musique, les fulgurances de l’eau, le son des sirènes et des cornes de brume habitent le lieu, et procurent à chacun de nous un sentiment familier. D’ailleurs, quand l’amour pointe le bout de son nez, « n’importe quel son de trompe, même s’il est mauvais, devient bon ! ». C’est dans cet environnement protégé que le jeu de l’Amour et du Hasard s’installe pour vivre ensemble la même pièce, acteurs et public confondus. En cela, c’est une très grande réussite.

Les lumières miroitantes d’Eric Milleville

Pourvus d’un humour grinçant, les amants se cherchent, se fourvoient et se frôlent du bout des lèvres. Cette approche conventionnelle, dissonante, voire judéo-chrétienne ou mystique de l’amour, tente de masquer l’égocentrisme des individus et les blessures enfantines non résolues. Rien de voluptueux ni de charnel dans ce texte, mais une vue sociale, cérébrale de l’Amour. Seul le mystère de la nuit, son omniprésence bienfaitrice et les lumières miroitantes d’Eric Milleville donnent une impression romantique parfois caressante à cette fresque étrange et inconfortable. Plus vives en front de scène, plus diaphanes vers le fond, celles-ci s’échappent en volutes sensuelles ou en ronds de fumée au centre du plateau, donnant une sensation de double espace dans lequel les personnages évoluent.

La distribution est soudée et virevoltante. Un trio d’acteurs qui se complète avec brio sur un texte limpide et subtilement sarcastique. Dans ce petit théâtre, l’échange entre le public et les comédiens est favorisé par la proximité et l’atmosphère intimiste du lieu. Sans aucun temps mort et lors de cette première, un courant électrique perceptible traverse la salle, où chacun paraît étonnement « agrippé » au sujet. Aucun ennuie n’est perceptible ! La scène est occupée par toutes sortes de stratagèmes de jeu (chant, danse, combat, etc.). Cette action permanente procure une dynamique constante aux comédiens dans l’échange des répliques. Les trois personnages sont marqués par leur allure vestimentaire. Il faut reconnaître là, le talent et le travail en dentelle de Pascale Bordet, costumière de renom, qui signe ici un véritable défilé chicissime, classique et inventif. Les étoffes sont luxueuses, et les coupes très haute couture.

Schisgal construit sa pièce en forme de leitmotiv : la quête de deux couples qui n’en finissent pas de tourner en rond.

Julia Duchaussoy (Ellen Manville), est une épouse docile et frustrée qui rationalise ses sentiments. Magnétique dès son entrée silencieuse et ce jusqu’à sa sortie radieuse, elle s’appuie sur une palette gestuelle et vocale multicolore. Dotée d’un naturel confondant. Dotée d’un naturel confondant, elle fascine par ses capacités techniques exceptionnelles. Particulièrement émouvante lorsqu’elle fredonne un air avec son timbre clair, elle est de toute façon toujours dans le ton. Son talent éclabousse ces partenaires et leur offre l’opportunité de se dépasser auprès d’elle. Jean Adrian (Harry Berlin) est parfaitement à sa place. Il incarne dans son allure, son émission vocale et sa prestation très physique, le personnage décrépit, trouble et excessif de « Dostoïevski » (dans la pièce, Harry). Son jeu est beaucoup plus dans l’élan et la volonté de jouer. Cela fait penser à la technique du théâtre d’improvisation, ou à une vision plus cinématographique du jeu.

Jean-Laurent Silvi ( Mitt Manville) | © Christophe Castejon

Jean-Laurent Silvi, à la mise en scène, joue également le rôle de Milt Manville, trader-brocanteur, sans scrupules. Sorti tout droit d’un théâtre des années Guitry, il est classique dans ses manières, parfait dans sa démonstration.Beau, ténébreux il parvient à faire transparaître la nature mentale fragile de son personnage « clinquant ». L’emploi lui colle à la peau. Le texte même parait avoir été écrit pour lui.Tout dans sa façon, son élocution et sa prestance est d’une distinction calculée. Son personnage, égoïste et désenchantée, se montre pédant, maladroit et instinctif dans ses incohérences. Sans générosité aucune, il affiche une attitude prétentieuse et guindée.

Alors oui, Jean-Laurent Silvi nous livre cette farce amoureuse des temps modernes avec une certaine frivolité d’esprit. On rit, on s’aime et l’on danse sur ce pont, mais finalement, c’est quoi l‘amour ? Pour le metteur en scène, c’est à coup sûr un sentiment précieux, dont il prend soin, à l’ombre insidieuse de la nostalgie. Ah, l’amûûre… 

 

Praskova Praskovaa

 

France-culture

LOVE, de Murray Schisgal

Adaptation de Pascale de BOYSSON ET Maurice Garrel

Mise en scène : Jean-Laurent Silvi

Assistante de mise en scène : Cécile Roger

Avec : Julia Duchaussoy, Jean Adrian, Jean-Laurent Silvi

Décors : Agostino Pace

Lumières : Eric Milleville

Costumes : Pascale Bordet

Son : Michel Winogradoff

Théâtre du Petit Saint-Martin • 17, rue René Boulanger 75010 Paris

Réservations : 01 42 02 32 32

http://www.petitsaintmartin.com

Du 15 mai au 15 juillet 2012, du mardi au vendredi à 21 heures, le samedi à 15 heures et 21heures

Durée : 2 h 10

30 € – 10 €

]]>
491
« L’Importance d’être sérieux », Oscar Wilde. Théâtre des 13-Vents, Montpellier. https://praskovaa.com/2014/01/30/limportance-detre-serieux-doscar-wilde-theatre-des-13-vents-a-montpellier/ Thu, 30 Jan 2014 12:02:04 +0000 https://praskovaa.com/?p=500

Messieurs, est-ce bien raisonnable et sérieux ?

 

Soirée sourire au Théâtre des 13-Vents avec une comédie de moeurs délectable d’Oscar Wilde, « l’Importance d’être sérieux ». S’appuyant sur une traduction renouvelée et inspirée de Jean-Marie Besset, Gilbert Désveaux nous livre une mise en scène sobre et raffinée. Un hommage certain au chant du cygne de l’auteur déchu, qui nous dévoile avec cynisme les failles subversives de la société victorienne.

A la ville… C’est sur un salon néogothique que s’ouvre ce premier acte. Dans un décor luxueux, l’œil s’y prélasse en se laissant bercer par des intrigues diverses sans réelle importance. Accentuant la profondeur du plateau, un grand rideau blanc gaufré s’allonge vers une petite porte aux vitraux colorés d’où émerge le son d’un Pleyel au diapason feutré. Comme mobilier, une échelle de bibliothèque en équerre chargée d’ouvrages nous évoque quelques noms d’outre-tombe : Conan Doyle, Dickens, Darwin… Une méridienne rouge et un chariot à mets, où le toast au concombre est roi, donne également ce côté cossu et désœuvré au mode de vie qui trône ici.

Pour autant, notre attention se concentre plutôt surtout sur l’inflexion verbale des phrases, qui semblent sortir d’un livret d’aphorismes savoureux. L’adaptation de Jean-Marie Besset apporte une touche personnelle au texte, par un subterfuge ingénieux qui lui permet de substituer l’adjectif constant par celui de sérieux et d’en tirer toute la substantifique moelle. En effet, sérieux se disant « earnest » en Anglais donne Ernest pour le nom du mari idéal, mais fait également référence au nom de code, entre eux, des homosexuels de l’époque. La pièce évolue d’ailleurs dans une légèreté ambivalente constante :   « Je m’appelle Jack à la ville, Ernest à la campagne… », ou : « Tu n’as pas l’air de te rendre compte qu’une vie de couple est beaucoup moins amusante à deux, qu’à trois. », dit Algeron à Jack.

Présence éclatante de Claude Aufaure

La distribution est magnifiée par la présence éclatante du comédien de renom Claude Aufaure, travesti pour l’occasion en Lady Bracknell. Guindée, imposante, intransigeante mais respectable, La Lady imprime son rythme au plateau, obligeant les autres comédiens à se surpasser. Arnaud Denis (le maître des lieux, Algernon Moncrieff), campe un dandy immoral grinçant, superbe. Pédant, menteur, Algernon est imprégné de ce mode de fonctionnement hypocrite qui régit cette société mondaine en déliquescence, où il surnage. Fuyant les convenances, il s’invente même un alibi : l’Ami, l’invisible à la santé déplorable, Bunbury. Despotique, il harcèle son imperturbable valet, l’excellent Matthieu Brion, affable à souhait et parfaitement à l’aise dans cette ambiance décadente. Concernant Arnaud Denis, on est un peu déçu par une prestation aussi réaliste dans l’allure de son personnage désabusé et laxiste, qui oublie, par moments, une intonation proprement théâtrale. Malgré cela, son duo de débauché avec son ami Jack Worthing, Mathieu Bisson opère à merveille. L’un est blasé et pervers, l’autre vibrant et déboussolé, les deux frisant l’excès dans des positions intimes et gênantes. En outre, Jack est aussi impliqué dans ses épanchements amoureux que noyé dans ses incertitudes.

Gwendolen Fairfax (Marilyne Fontaine), sa promise, a la taille et la voix élevée des éducations corsetées. Dotée d’un caractère trempé, elle est parfaite dans sa tenue. La jeune actrice prend à bras le corps cet instant de vaudeville espiègle. Concernant sa mère, la Lady de Claude Aufaure, on ne peut que s’incliner devant un artiste aussi doué, le rôle de l’acteur étant certainement de rendre intelligible l’évidence. Donnant une lecture très « opéra » de son personnage, il use de son organe comme d’un glaive autoritaire. Algernon dit d’ailleurs à son propos : « Je ne connais personne carillonnant d’une manière aussi wagnérienne ! ». Sa présence vocale est volontairement grandiloquente allant, d’un timbre ferme et perché aux graves sentencieux. Empesé dans une robe violette étroite, il domine l’espace scénique par son maintien raide et hautain, qui lui confère une dimension tragique.

Un duo attachant

A la campagne… Ce deuxième acte propose un décor pittoresque d’arches en fer forgé blanc ouvrant sur un jardin intérieur ressemblant un peu à une cage d’oiseau. Mlle Cecily Cardew, la pupille de Jack, perchée sur une table, arrose les fleurs, prête à s’envoler. Une escarpolette donne cette impression d’envol, de mouvement propre à l’œuvre, de swing propre à l’œuvre et à la mise en scène enlevée et sensuelle de Gilbert Desveaux. Mathilde Bisson (Cécily), sauvageonne pieds nus, est ravissante. Lady Bracknell lui dit justement : « … vos cheveux sont un peu comme la nature les a laissés. ». En tout cas, la comédienne semble s’être emparée de son rôle avec grâce, et on ne se lasse ni de l’écouter ni de la regarder se mouvoir. Avec Mlle Prisme, sa gouvernante (Margareth Zenou), elles forment un duo attachant. La seconde prestation de Claude Aufaure en Révérend Chasuble nous laisse perplexe. Celui-ci est-il vraiment celle-là ? Derrière un maintien effacé, une voix doucereuse s’échappe de ce bon samaritain roué et licencieux. De son côté, Matthieu brion a droit à un second rôle exagérément sexy. Il ressemble plus à un giton qu’à un garçon de ferme robuste !

Malheureusement, le dernier acte s’essouffle un peu.Tardant à venir, le dénouement entraine des fautes d’intention ou d’attention de la part des comédiens. Mlle Prisme ne convainc plus dans son jeu de victime ; Gwendolen se laisse déborder par une camaraderie familière envers Cécily sa pseudo-rivale ; Algernon relâche son jeu au point d’avoir un ton télévisuel de série B. Cet alanguissement général donne un côté prévisible aux évènements qui surviennent, banalisant le happy end au point de lui donner un côté un peu mièvre. Malgré ce dernier tableau qui s’étire sans conviction, on ressort charmé de ce détour en ville via la campagne. On emporte dans notre mémoire, pour notre « journal intime », quelques phrases intemporelles de ce grand auteur, Oscar Wilde, et la nostalgie de quelques ritournelles démodées, celles d’un vieux piano chic un peu désaccordé. ¶     

 

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

 

L’Importance d’être sérieux, d’Oscar Wilde     

Pièce en trois actes,

Nouvelle traduction de Jean-Marie Besset

Mise en scène : Gilbert Désveaux

Collaboration artistique : Régis de Martrin-Donos

Scénographie : Gérard Espinosa

Costumes : Alain Blanchot

Lumières : Martine André

Son : Serge Monségu

Maquillage : Agnés Gourin-Fayn

Avec

Claude Aufaure (Lady Bracknell / Révérend Chasuble)

Mathieu Bisson (Jack)

Mathilde Bisson (Cécily)

Matthieu Brion (Lane)

Arnaud Denis (Algernon)

Marilyne Fontaine (Gwendolen)

Margaret Zenou (Mlle Prisme)

Merci à

Nathalie Decorde (piano)

Marc Ginot (photo)

Production Théâtre des 13 vents CDN Languedoc-Roussillon Montpellier

Théâtre des 13 vents • Domaine de Grammont. 34965 Montpellier

Réservations : 04 67 99 25 00

www.theatre-13vents.com

Du 15 au 26 janvier 2013 mardi, jeudi, samedi 19 heures, mercredi, vendredi    20 h 30

Durée : 1 h 45

7 € – 24 €

]]>
500
« Les Mystères de Paris », d’Eugène Sue. Théâtre de la Tempête, Paris. https://praskovaa.com/2013/06/09/les-mysteres-de-paris-deugene-sue-theatre-de-la-tempete-a-paris/ Sun, 09 Jun 2013 10:55:30 +0000 https://praskovaa.com/?p=497

Bric brillant à brac brillant et vertigineux !

 

Théâtre de la Tempête, un public hétéroclite se presse pour assister à l’épopée fleuve d’Eugène Sue « les Mystères de Paris ». C’est avec beaucoup d’audace que William Mesguich réalise une adaptation périlleuse mais ingénieuse de l’œuvre. Une mise en scène trépidante portée par sept comédiens renversants !

D’emblée, le public est confronté à un climat pesant – ambiance Cour des miracles… – et fait face à des personnages qui errent hagards sur un plateau vide et noir. Étrangement, chacun semble avoir choisi une tenue pour l’occasion. Le plateau est agrémenté de gros tuyaux épars d’où s’échappent des fumées brouillardeuses qui dégageant une atmosphère malsaine. Cette promiscuité immédiate avec les acteurs crée une sorte de malaise tacite et finit par étouffer la ruche bourdonnante de l’auditoire qui s’installe. Peu à peu, mouvements et bruits s’estompent, comme happés par un souffle rauque invisible. Les entrailles palpitantes de Paris s’animent. Ce climat initial aussi prenant soit-il, marque l’intelligence de la mise en scène de William Mesguich pour une œuvre aussi dense, où l’on pourrait facilement se perdre dans le détail ou l’extravagance.

Les situations de jeu s’enchaînent dans une économie de moyens avec juste ce qu’il faut d’accessoires pour éclairer l’action. Le décor fait de deux plateaux qui se chevauchent est scindé par un rideau de fil. Les lumières ingénieuses en clair-obscur et quelques extraits musicaux rythmiques ou lancinants se succèdent, permettant de faire cohabiter des mondes différents en parallèle. Ce mélange est propre au réalisme populaire de l’œuvre de Sue.

Ici, le fil rouge se noue autour de la goualeuse Fleur-de-Marie et de l’aristocrate Rodolphe. Il rehausse également la part chimérique et parfois fantastique des différents tableaux… Il restitue encore l’ambiance suintante des années 1840 dans les tréfonds d’un Paris crasseux et glauque ou grouille la fange de la société. La scénographie d’Anne Lezervant efficace et discrète, permet à une action scénique aussi complexe de se dérouler sans encombre.

Par ailleurs, l’adaptation subtile de cet ouvrage de 1300 pages réduit à deux heures de texte par l’excellente Charlotte Escamez n’a pas perdu l’essence de sa poésie.

Sept jeunes comédiens accomplis

La distribution est jeune, totalement investie, parfaitement homogène. Sept comédiens interprètent une trentaine de personnages, dont Monsieur ou Madame Loyal (e) tour à tour. Dans ce jeu de rôles éreintant, tous les sujets y passent : justice, politique, prostitution, avortement, malversations, etc. Ces acteurs de théâtre accomplis possèdent tous une technique exemplaire qui leurs permet d’assurer une performance physique et nerveuse éprouvante. C’est un plaisir d’écouter leur timbre et leur élocution parfaite, audible et sans effort. Leurs voix résonnent gaillardes, et se transforment à souhait pour habiter les lieux. A aucun moment, on ne se lasse de l’intrigue et de Leurs circonvolutions. L’ensemble est dynamique, original, inventif, voire puissant.

L’héroïne Fleur de Marie de Sterren Guirriec, se révèle être une tragédienne lumineuse bouleversante. Les autres comédiens, dont l’histoire s’articule autour de la sienne,  ne sont pas en reste, et habitent de leur gouaille les méandres sinueux de ce conte sombre et épique. Que ce soit Le Chourineur emporté de Romain Francisco, la Madame Pipelet de Julie Laufenbuchler, la zozoteuse Rigolette de Marie Frémont, l’effroyable Chouette de Zazie Delem ou l’irréductible Martial de Jacques Courtès, tous sont gorgés de talent. Mais c’est peut-être la prestation lyrique de William Mesguich qui colore le plus cette version d’une connotation romantique, brûlante et exacerbée. Son Rodolphe, personnage aristocratique emblématique, se faufile au milieu de la misère et devient une sorte de héros de la révolution sociale. Il finit par être moins envahi par la vengeance, que pénétré d’une humanité ou d’une altérité emprunte d’amour. Cette plongée dans les souterrains du cœur nous avale comme un monstre nauséeux. L’on ressort ébloui par la virtuosité de ces artistes qui se transforment à souhait pour nous provoquer et nous émouvoir.  

 

Praskova Praskova

 

Théâtre contemporain

Les Mystères de Paris, d’Eugène Sue 

Adaptation Charlotte Escamez

Mise en scène : William Mesguich

Avec,

Jacques Coutès : Monsieur Loyal, Jacques Ferrand, Le Maître d’école, Squelette.

Zazie Delem : Madame Loyale, La Veuve Martial, La Chouette, La Nourrice, La Fermière.

Romain Francisco : Monsieur Loyal, Morel, François Germain, Le Chourineur, Polidori, Tortillard

Marie Frémont : Madame Loyale, Rigolette, Sarah, Cecily

Sterenn Guirriec : Madame Loyale, Fleur de Marie, Louise

Julie Laufenbuchler : Madame Loyale, Madame Pipelet, La Louve, Madame Seraphin, L’Ogresse

William Mesguich: Monsieur Loyal, Rodolphe, Martial

Scénographie et accessoires : Anne Lezervant

Costumes : Alice Touvet assistée de Marion Harre et Emilie Roy

Lumières : Mathieu Courtaillier

Son : Vincent Hulot

Maquillages : Eva Bouillaut assistée de Noémie Beucler

Photos : © B. M Palazon

Théâtre de La Tempête • Cartoucherie, Route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

http://www.la-tempete.fr

Du 16 mai au 16 juin 2013 du mardi au samedi 20 heures, dimanche 16 heures

Durée : 2 H sans pause

Tarif : 18 € – 12 €

]]>
497
« Cyrano, m’était conté », de Sotha. Café de la gare, Paris. https://praskovaa.com/2010/10/16/cyrano-metait-conte-de-sotha-cafe-de-la-gare-a-paris/ Sat, 16 Oct 2010 10:41:41 +0000 https://praskovaa.com/?p=486

Cyrano ou l’épopée d’un nez

 

« Cyrano, m’était conté » : le pastiche de Sotha fleure bon l’audace, la pétulance et de solides années à œuvrer dans le répertoire de nos grands auteurs et poètes. L’auteure est une artiste multitâche. Elle signe la mise en scène, les costumes et les éclairages de cette comédie tournoyante où règne l’esprit de troupe. Ici, tout est partagé : un verre de vin, le verbe et l’humour.

Paris, 41 rue du temple, une cour pavée, on entre. Est-ce une brocante ? Une bibliothèque ? Non ! C’est un petit théâtre, dont l’ossature rappelle à chacun celle de son école passée. Sur le plateau, quelques tentures désuètes reproduisent l’atmosphère d’un Paris XVIIe défraîchi. Musique de cour et costumes à l’avenant : on se croirait au milieu d’une foire parisienne devant une farce représentée sur des tréteaux.

L’intérêt principal réside dans le jeu des comédiens, à travers leurs débordements oraux et leur gestuelle. La narration teintée d’insolence se déploie au cœur du « Grand siècle ». Texte et mouvements scéniques se combinent pour occuper l’espace et le faire vibrer : théâtre déclamé, combats de fleurets, chants de corps de garde, joutes verbales et bouffonneries élégantes s’enchaînent à un rythme virevoltant comme dans une saltarelle endiablée. La matière textuelle est grandiloquente, précieuse, rythmée, coquette : elle roule dans la bouche des acteurs, qui s’en délectent. Eux s’amusent, nous on s’esclaffe. Peu de ralenti dans cette mise en scène très physique, ou les génuflexions abondent autant que les rimes.

La distribution est très soudée. Cinq acteurs endossent alternativement les rôles de dix-huit personnages, tous énamourés d’une seule et même femme rebelle : la pétillante Roxane. Dans une succession de vers bienséants et gouleyants, les artistes au langage courtois s’échangent tour à tour le nez magique dans l’espoir de culbuter la belle.

Délicieuse Christine Anglio

 Auteurs, seigneurs et mousquetaires se pressent autour de l’intouchable, incarnée par Christine Anglio, délicieuse dans son maintien et son élocution, qui manie également la lame avec dextérité. Elle est dotée d’un vrai profil pour le théâtre classique. De son côté, Articulant les scènes un peu à la manière d’un Monsieur Loyal, Philippe Manesse, dynamise l’ensemble par sa présence éclatante au sein de l’équipe. Hilarant, grimé en valet de comédie multirôle (5), il est tour à tour l’enfant Cyrano zozotant, le poète-pâtissier Ragueneau, un capucin etc. Avec ses mimiques et sa façon de baragouiner désopilante, il use et abuse de modulations vocales appropriées qui élèvent la caricature au rang des beaux-arts. Il va même jusqu’à pousser son comparse, le flamboyant Pierre-Jean Cherer, à l’improvisation.

Cet impromptu oratoire jouissif pour la salle est plus que périlleux pour le flux verbal de l’acteur. En danger, il relève néanmoins ce défi imprévu avec panache. Servi par un physique puissant, cet acteur né distille son talent en jouant avec une égale vitalité un Porthos Charismatique, un de Guiche insidieux et suffisant, enfin, un Cyrano poignant. Ange Ruzé, lui, campe un d’Artagnan élégant et un Bergerac blessé, digne et attendrissant. Timothée Manesse n’est pas en reste : il excelle dans l’habit de Jean Baptiste Poquelin. Arborant un profil de jeune premier fringuant à la voix de stentor, il défend ses tirades et chacun de ses cinq rôles avec lustre.

N’oublions pas pour autant l’auteure Sotha pour la qualité ciselée de sa narration et la vivacité de sa mise en scène. Si on y ajoute la complicité artistique des comédiens, la devise de Tous pour un, un pour tous sied à merveille ! En tout cas, on assiste à une épopée en capes et épées inventive, à l’ambiance parodique des Monty Python. Le Café de la Gare offre ainsi un spectacle rythmé qui se révèle une œuvre brillante. « A la fin de l’envoi… Sotha touche ! »

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

 

Cyrano m’était conté, de Sotha

Mise en scène : Sotha

« En hiver, le soleil se lève tard. Il fait si froid qu’il se recouche aussitôt. »,

écrivait Cyrano de Bergerac. Né au printemps 1619, mort en été 1655, il n’aura connu que 35 hivers. Car s’il aimait son nez, il n’aimait pas les rhumes.

Avec, par ordre d’apparition : Philippe Manesse (Savinien, Montfleury, Ragueneau, Carbon, Capucin et Catherine), Christine Anglio (Madeleine, Athos, Isabelle Roxane et Le Bret), Pierre-Jean Cherer (Porthos,de Guiche et Cyrano), Ange Ruzé ( d’Artagnan, Cyrano et Condé), Timothée Manesse ( Aramis, Molière, Cyrano, Christian et Le Bret).

Musique : Christian Fabrice

Décors : Nils Zachariasen

Chorégraphie : François Rostain

Lumières : Sotha

Costumes : Sotha

Nez : La fleuj

Photos : Rony

Café de la Gare • 41 rue du Temple. 75004 Paris

Réservations : 01 42 78 52 51

http://www.cytanouille.com

A partir du 16 juillet 2010 : dimanche, lundi, mardi 20 h 30,

Vendredi, samedi à 21 h 30.

Durée : 1 h 30

24 € – 20 € – 15 € – 10 €

]]>
486
« R. E. R », de Jean-Marie Besset. Théâtre des 13-Vents à Montpellier. https://praskovaa.com/2010/09/27/r-e-r-de-jean-marie-besset-theatre-des-13-vents-a-montpellier/ Mon, 27 Sep 2010 10:32:42 +0000 https://praskovaa.com/?p=482

« R. E. R. » et Paris qui bat la mesure…

 

Pour ce début de saison, la scène nationale accueille une pièce de son nouveau directeur, Jean-Marie Besset. Auteur prolifique au parcours atypique, figure engagée de notre théâtre français, il partage l’affiche en parfaite symbiose avec son directeur associé Gilbert Désveaux, metteur en scène de « R.E.R. ». Dans ce texte ambitieux, enlevé et à coloration autobiographique, l’auteur transmute des faits-divers de société pour toucher notre conscience, mais avec légèreté.

Malgré un titre incertain pour la province, « … et pourquoi pas tram ? » a-t-on entendu dans le hall du Théâtre Grammont, le beau monde est au rendez-vous. Paris descend en province : on comprend vite que l’auteur a ses fans et nombre de détracteurs. Un bruit gras assourdissant vous plonge immédiatement dans l’atmosphère visqueuse des sous-sols du métro parisien. Paris, Porte-de-Clignancourt, carrefour des rencontres de tous horizons, une fille marchande l’achat de trois valises. Une entrée en matière tonitruante et percutante aux accents anglophones déformés. « That’s my fucking day ! » dira le jeune micheton de Drancy (talentueux Marc Arnaud). C’est la phrase prémonitoire qui résume bien cette œuvre très actuelle.

Au fil des scènes, le plateau dénudé, aux éclairages tamisés, évolue de volume en volume. Le metteur en scène, Gilbert Désveaux, est en osmose avec les intentions de l’auteur. À travers ces volumes qui ressemblent à des cases mentales, il crée ainsi l’ambiance nécessaire à la découverte de la psychologie des personnages. Une baie vitrée donnant sur les hauteurs de la ville nous aspire vers l’extérieur et nous apporte la sensation de pouvoir respirer et sortir de l’underground et du huis clos étouffant. L’enchaînement des scènes au milieu de sons et couleurs « high-tech » met en valeur ce texte contemporain. On sait que la trame de départ est tirée de faits-divers racistes et antisémites qui se sont déroulés à New-York et à Paris. Ceux-ci servent de substance pour alimenter une fiction où les vies se croisent et se percutent. À travers des situations et des sentiments, la description empathique des caractères nous fait percevoir par l’image et la formulation l’acuité analytique de l’auteur, son degré d’implication, mais surtout sa délicatesse. Ni faute de goût ni trivialité ne viennent ternir ce bel ensemble. Dialogues et réflexions se succèdent sans aucun ennui.

Didier Sandre : une détermination et une fragilité de tragédien

La distribution est parfaitement homogène. La godiche mythomane banlieusarde (Mathilde Bisson) forme un couple attendrissant avec sa mère veuve xénophobe, aigrie et vindicative (impériale Andréa Ferréol). Quant à Didier Sandre, il compose subtilement l’avocat brillant, juif homosexuel, avec une détermination et une fragilité de tragédien. Les postures mêmes de son corps reflètent son désir rageur et ses frustrations. Magique !

Chaque personnage est empreint de sophistication et arbore une attitude cynique pour masquer sa détresse ou sa colère. Les effusions sexuelles ne sont jamais triviales ni dans le jeu ni dans le verbe. Le texte vient du cœur, puisant dans des émotions ordinaires pour se nourrir sans jamais basculer dans le lyrisme. Chaque comédien porte la croix de son personnage et tente de s’en tirer dans ce dédale de collisions. Avec la capitale en filigrane – « La rue Saint-Honoré a de l’expérience », ou la montée seul, à l’aube, de l’escalator qui vient « […] du ciel du centre de la terre vers le centre de Paris » : les Halles. En définitive, rien n’est vraiment résolu, et chacun repart vers son univers dans Paris qui bat la mesure. Sous l’ovation finale du public. 

 

   Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

 

R.E.R., de Jean-Marie Besset

L’Avant-scène théâtre, coll. « Les quatre vents », 2009

Mise en scène : Gilbert Désveaux

Avec : Andréa Ferréol (Mme Argense), Didier Sandre (Herman), Marc Arnaud (Jo), Mathilde Bisson (Jeanne), Brice Hillairet (un vendeur, un policier), Chloé Oliveres (Onyx), Lahcen Razzougui (A. J.)

Scénographie : Alain Lagarde

Lumières : Pierre Peyronnet

Costumes : Alain Lagarde et Marie Delpin

Son et images : Serge Monségu

Production Théâtre des 13-Vents C.D.N. Languedoc-Roussillon-Montpellier, B.C.D.V. Théâtre

Coproduction Théâtre Jean-Alary Carcassonne, Théâtre de la Tempête-Paris

Avec le soutien du Fonds S.A.C.D. du Jeune Théâtre national et de la ville de Paris

Théâtre de Grammont • domaine de Grammont • 34965 Montpellier

Réservations : 04 67 99 25 00

http://www.theatre-13vents.com

Les 23, 28, 29, 30 septembre 2010 et les 5, 6, 7 octobre 2010 à 19 heures, et les 24, 25 septembre 2010 et les 1, 2, 8, 9 octobre 2010 à 20 h 45

Durée : 2 heures

24 € – 7 €

]]>
482
« Le siècle sera féminin ou ne sera pas… », de Dominique Coubes et Nathalie Vierne. Théâtre du Gymnase Marie-Bell, Paris. https://praskovaa.com/2009/08/15/le-siecle-sera-feminin-ou-ne-sera-pas-de-dominique-coubes-et-nathalie-vierne-theatre-du-gymnase-marie-bell-paris/ Sat, 15 Aug 2009 10:08:43 +0000 https://praskovaa.com/?p=470

Cacophonie de convictions

 

Paris en Août est une enclave de rêve où l’on a envie de flâner : une lumière ocre ravive l’histoire des pierres qui longent la Seine. Et les allées sublimes sans voitures sont occupées par quelques « velib » épars et des taxis vides. Une foule paisible erre avec sérénité, et l’on perçoit du bout de terrasses ensoleillées des bribes de conversation aux accents divers.  Mes pas me guident vers le Boulevard Bonne-Nouvelle pour une soirée impromptue au Théâtre du Gymnase – Marie-Bell.

Ce théâtre privé, qui booste ces programmations tout en cultivant une longue tradition stylistique du « boulevard », continue de produire et de recevoir des talents étonnants. C’est en découvrant la liste des acteurs qui ont fréquenté cet endroit, de Polanski à Coluche, en caressant du regard la figure dessinée par Jean Cocteau sur un mur des coulisses que l’on s’imprègne vraiment de cette égrégore* de virtuosité qui plane au-dessus les lieux. Pour cette soirée estivale, j’ai choisi une comédie légère de Dominique Coubes et Nathalie Viernes. Le Siècle sera féminin ou ne sera pas… 

Ce couple d’inséparables, Dominique Coubes et Nathalie Viernes, a co-signé cette allégorie familière. La pièce est bâtie sur un texte libre, ample, incisif, riche d’intimité et d’expériences privées. Présenté avec l’alibi d’un prétexte politique (ça se passe pendant les élections présidentielles), elle permet d’aborder les clivages féminins-masculins et leurs incohérences. Pourtant, malgré son contenu, ce n’est pas une pièce politique, ni une pièce féministe même avec ce titre suggestif. Avec un budget important de 600 000 €, la production propose un décor conséquent avec une distribution phare et éclectique de 11 comédiens regroupant toutes les catégories socioprofessionnelles.  Ce petit monde, toutes générations confondues, évolue dans une harmonie relative, à l’intérieur d’un bâtiment Haussmannien chic – très chic !

Quant à la pièce, l’action est enlevée, soutenue par des couleurs vocales très marquées. Par ailleurs, les directives de mise en scène semblent avoir laissé à chaque comédien un libre arbitre pour amuser et distraire le public. Une ambiance harmonieuse règne sur le plateau. Les acteurs s’entendent, s’écoutent et se répondent pour notre plaisir et le leur.

Didier Gustin en P.D.G d’une petite P.M.E, prône des idées de Gauche, il est le « Bill Gates » de ces dames, roule en Porsche et recueille les loyers de ces locataires. Paris tenu pour cet artiste au caractère trempé habitué des one-man-shows. Il dynamise ce rôle (un peu gentillet), par une gestuelle libérée et une grande diversité d’intonations. Engoncé dans sa dignité masculine, il me fait penser à ces hommes au cœur tendre dépassé par la situation.

Son épouse (Jessica Borio) est une prof de fac humaniste qui agite les idées sociales de la gente féminine de l’immeuble et « convainc les femmes pour convaincre les maris… ». Cette actrice dynamique a pris le train en marche, apprenant son texte en 4 jours. Elle nous offre une version virevoltante du rôle. Ces deux-là sont vampirisés par l ‘excellente comédienne Colette Teissedre, féroce en belle-mère décadente.

Je citerai également Pierre Aucaigne (inouï de drôlerie), Maxime (authentique révélation de cette distribution) et Doc Gynéco, plus vrai que nature.Tout au long de la pièce, le débit du texte ne faiblit pas, et les rires fusent de bon cœur.  Même les répliques vulgaires restent pondérées et ne dépassent pas un certain classicisme dans la trivialité et l’élocution. Le public est ravi. Il boit les mots comme un muscat bien frais. On regrettera seulement les cinq dernières minutes qui s’affaissent un peu. En effet, le ton final imposé par le résultat relègue un peu l’euphorie générale. Il fallait bien qu’il y ait un gagnant à ces élections, mais était-ce le propos de ce vaudeville tonique ? ¶ 

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

 Le siècle sera féminin ou ne sera pas…, de Dominique Coubes et Nathalie Vierne

Mise en scène : Dominique Coubes et Nathalie Vierne

Avec : Didier Gustin, Jessica Borio, Pierre Aucaigne, Doc Gynéco, Lucie Jeanne ou Patricia Kell, Isabelle Ferron ou Cerise, Maxime ou Philippe Cura, Kym Thiriot, Ingrid Mareski, Colette Teissedre, David Dubus

Décor : Norbert Journo

Lumières : Jacques Rouveyrollis

Théâtre du Gymnase – Marie-Bell • 11, boulevard Bonne-Nouvelle • 75010 Paris

Réservations : 01 42 46 79 79

http://www.theatredugymnase.com/accueil.html

Du mardi au samedi à 20 heures jusqu’au 2 janvier 2010

37 € – 29 € – 22 € – 16 €

]]>
470