Concours international de chef d’orchestre Evgeny-Svetlanov. Auditorium de Radio-France du 4 au 8 septembre 2018 (Reportage pour Radio France).

L’Attribut des chefs

 

Pas de nouveau chef élu chez les chefs. Malgré un véritable engouement pour la 4ème édition de ce concours prestigieux qui anime l’effervescence musicale de cette rentrée, le jury n’a pu décerner le titre suprême compte tenu d’un niveau ambiant trop éclectique. Voir : « La horde des chefs » de 2014. Néanmoins, afin de rendre hommage au démiurge Svetlanov né en 1928, et pour ses 90 ans de suprématie musicale, un concert a été donné en son honneur dans une atmosphère quasi mystique. Il réunissait des artistes russes d’exceptions à la phalange de Radio France sous la Baguette Svetlanov d’Andris Poga. Voir : « Le combat des chefs » de 2010.

Tout commence à la rentrée 2017. C’est un long labeur qui échoue à René Koering, directeur artistique de cette compétition. Il démarre avec 365 dossiers pour n’en retenir que 18. « C’est un peu comme chercher Dieu, dira-t-il. ». Marina Bower, l’âme vibrante de cette manifestation ne cesse de repousser les limites de sa créativité. Elle prépare notamment le Festival « Univers, Svetlanov » à Moscou le 10-11- 2018  https://www.svetlanov-evgeny.com/ , et veille à l’ensemble de ce concours dans le respect des vœux de Nina Svetlanova présidente, épouse du feu maestro. Pour la seconde fois la Philharmonie de Radio France sous l’égide éclairée de Jean Marc Bador son délégué, accueille les candidats dans son nouvel auditorium boisé à l’acoustique miroitante. N’oublions pas que cet investissement culturel consenti par Radio France, donne la possibilité à ce concours international de se dérouler dans des conditions professionnelles optimales. Il déclenche depuis sa création un véritable enthousiasme chez les jeunes chefs désirant propulser leurs carrières musicales. En corrélation avec un jury d’éminents musiciens, présidé par le chef de renom Alexander Vedernikov, la phalange a montré une fois de plus toute l’étendue de son professionnalisme, sa bienveillance, et la qualité vibratoire de sa consistance sonore, dont l’évolution n’est pas étrangère à son directeur musical actuel Mikko Franck.

 L’épreuve éliminatoire voit défiler 18 candidats pour un temps éclair de 20 minutes, dont dix sont immédiatement recalés. Le choix du Jury pour Beethoven est technique. Il nécessite une direction impeccable combinant équilibre, rigueur, intériorité, et paradoxalement un certain panache sans débordement émotionnel. L’une de ces 3 ouvertures est tirée au sort : EgmontCoriolan, ou Léonore n°3. A cet effet, la diversité des profils voit se produire des niveaux disparates, où l’état de stress, la malchance écarte parfois un candidat valeureux Glatard Antoine (France, 34 ans), Segal Yaniv (USA / Pologne, 37 ans), Teychenné Gabriella (Grande Bretagne, 25 ans), Cherednichenko Ivan (Ukraine, 31 ans), Gudefin Jordan (France, 29 ans), Pitkänen Joonas (Finlande, 31 ans), Petrenko Pavel (Russie, 37 ans), Ahokas Lauri (Finlande, 34 ans), Yashima Erina (Japon, 32 ans) Mirian Khukhunaihvili (Géorgien, 28 ans).

More contact ! 

Premier de la liste à se perdre, le français attentif Antoine Glatard qui, avec un tempo prudent, mettra quelques minutes de trop à éveiller les musiciens. Idem pour l’évanescent Yaniv Segal qui sculpte mains libres le lyrisme de sa pensée dont lui seul à la vision :  » More contact! », Souffle-t-il, éperdu. La jeune cheffe attractive Gabriela Teychenné, propose un filage fluide d’Eléonore 3, mais par trop aérien:  » D’ont hang too much! », il en est de même pour Mirian Khukhunaihvili à la fougue orageuse qui dans Eléonore 3, encourage le timbalier: « Every notes, please! ». Certains côtoient même Beethoven dans une conception trop originale et décalée, qui ne convient guère à ce classicisme de la direction. Bien qu’ayant reçu le même genre de formation, ces aspirants chefs sont étonnements marqués par leurs origines. Ils s’égarent par moment dans un style musical inapproprié, perturbés par le challenge et la passion qui les enflamment, face à une formation de cette intensité et de cette renommée.

Les huit demi-finalistes, ont choisi deux œuvres sur un temps imparti de 30 minutes, dont quatre seront éliminés : Murat Cem Ohran (Turquie, 37 ans), Harish Shankar (Allemagne, 34 ans), Anna Rakitina (Russe, 29 ans). Bruno Campo (Guatemala, 36 ans).

Svetlanov, demie-finale - Bruno Campo, Harish Shankar, Anna Rakitina, Murat Cem Ohran | © Dominique Boutin

Bruno Campo, Harish Shankar, Anna Rakitina, Murat Cem Ohran | © Dominique Boutin

Au programme : le Concerto pour violon et orchestre en ré majeur opus 47 (1er Mvt), de Sibelius, interprété huit fois par l’éblouissant soliste violoniste Marc Bouchkov, et la Pathétique, Symphonie n°6 en si mineur opus 74, 1er Mvt,de Tchaïkovski.

En phase avec Beethoven lors de son premier tour, Murat Cem Ohran partage avec les instrumentistes son écoute intérieure:  » Not crescendo but expressivo. ». Il ne parvient pourtant pas, malgré son attention d’apporter des couleurs, à relâcher sa battue, apportant à ces deux pièces au souffle épique une forme de raideur et un manque d’oxygène:  » Alegretto moderato, more breathing please. ». Il est suivi par Harish Shankar un chef exalté et prodigue qui partage dans Egmont un moment chaleureux avec les musiciens:  » Bonjour everybody! ». Il propose alors un travail d’orchestre captivant et efficace:  » D’ont go off strings! Deep and dark sound. ». Son retour sur scène est plus hésitant:  » I have a request, go back to… » –  » I love the weith you are, but, i need more rhythm. Poco accelerando will be great. ». En dépit de lui-même, il déverse une forme d’acharnement dans la Pathétique qui ne lui laissera aucune chance.

There’s a difference between piano, and deep piano!

Au second tour, la cheffe Russe Anna Rakitina, seule rescapée féminine des éliminatoires, soulève quelques remous. D’un caractère bien trempé, exigeante sur la qualité de l’émission que ce soit dans Beethoven avec un certain brio:  » For my taste it’s not enough. », ou dans son Sibelius qui manque néanmoins de souplesse pour une oeuvre aussi sensuelle, n’ouvrant pas vraiment la voie royale au soliste:  » There’s a difference between piano and deep piano. ». Son choix pour la Pathétique lui sera fatal. Il aurait été plus judicieux de prendre la Symphonie N°2, de Schumann proposé par le jury.

Very, very soft like air!

C’est enfin l’apparition lumineuse de Bruno Campo, impressionnant face à la Philharmonie lors de sa première prestation dans Coriolan. Lors de son passage après le déjeuner, fort délicat à négocier car présageant un peu de relâchement, c’est avec exactitude, force et talent campé dans une implantation solaire galvanisante, qu’il transmet son message. Il parvient dès la première note à transcender l’harmonie dans une intention personnelle intuitive et habitée, allouant une sonorité dense, pulpeuse et parfaitement sertie qui met en valeur la consistance harmonique de l’orchestre sans l’appesantir. Harnachant la phalange, il coordonne ses intentions avec authenticité:  » With a lot of stength. » ou,  » Let’s play together. ». En demi-finale, en résonance avec la partition translucide du sublime concerto de violon de Sibelius, il élève sa direction dans un souffle épuré, en symbiose avec la ligne émotionnelle et les tempi du violon soliste:  » Very, very soft like air. ».  A mon grand regret, tétanisé dans Tchaïkovski, il ne parvient pas à relâcher cette tension extrême qui l’a emporté au bout de lui.

L’épreuve finale d’une heure vingt réuni les quatre derniers concurrents.
Fuad Ibrahimov (Azerbaïdjan, 36 ans) Wilson NG (Hong Kong, 29 ans), Dmitry Filatov (Russie, 39 ans), Haoran Li (Chine, 32 ans). Elle se compose de 2 œuvres imposées. Daugava, poème symphonique d’Evgeny Svetlanov envoyé par mail aux candidats sélectionnés, et de Svetlanov Planet d’Olga Victorova, (Co-commande du concours et de Radio France). Une pièce contemporaine de 6 minutes à monter en 15 minutes, ainsi qu’une des trois œuvres choisies lors de l’inscription.

Trumpet’s especially for the Egmont, sun shine… 

Fuad Ibrahimov est un chef à fleur de peau, confirmé dans sa maturité. Il expose directement le final d’Egmont dans une battue resserrée au tempo exaltant:  » It’s not enough. ». Il chine la limpidité rythmique et acoustique des exécutants, dont le résultat sonore escompté est immédiat et perceptible:  » The idea is clear. »,   » Trumpet’s, especially for the Egmont, like a sun shine, Shiine… ».  L’héroïsme physique des trompettistes après une dizaine d’Egmont en prendra effectivement la mesure… Doté d’un caractère vif, fébrile, il laisse s’exprimer la phalange dans une forme de liberté attentive qui lui permet de se détendre, déposant également son intention sur la qualité voluptueuse des silences. Ses explications émises avec certitude impliquent de vraies connaissances qui lui permettent de fixer sa direction. Il déverse alors par salve une vélocité soudaine étourdissante sur un calme apparent:  » I want to ask you the quality of sound, piu mysterious. »,  » Not to fat please, we have always to lesson. ». C’est avec minutie qu’il met en place dans le concerto de violon de Sibelius la justesse du quatuor de solistes, installant un climat doux propice afin de rejoindre l’ardeur vibratoire du super soliste. Cette assurance vivace et brulante va lui permettre de tenir nerveusement dans le concerto pour orchestre opus 116 de Bela Bartok. Happé par la tension excessive de l’œuvre, à l’écoute, il s’empare du son avec bravoure le gardant contre lui, du cœur à l’auditoire, un bonheur, un exploit.

This music smells the happiness!

D’une allure svelte et élancée Wilson NG épanouit langoureusement son Eléonore 3 dans une pulsation envoûtante soutenue par un bras droit magnétique. Il effleure l’espace sonore et pousse ce mime d’harmonies dans la jubilation jusqu’à l’éclatement du geste :  » Bravo! « , dira-t-il ! Heureux d’être avec cette phalange précieuse, il se nourrit de ses éclats, arguant le talent de chacun par une proposition musicale inventive et riche d’intuition. Il s’incarne dans le concerto pour violon de Sibelius créant une vibration divine qui illumine son aura et celle du soliste:   » Un son plus transparent avant de vraiment jouer. ». C’est avec le poème symphonique Daugavaa, composition merveilleuse de Svetlanov, que le jeune maître éveille nos sens et ceux de l’orchestre:  » It’s a dream of nature. ». Il suggère sans imposer, soutenant la pression effervescente du crescendo, en de larges vagues d’archets frémissantes. Enivré, on respire la fragrance musicale. (This music smells the happiness!). La précision des nuances magnifie la pièce de Svetlanov dans toute sa richesse harmonique, proche d’un impressionnisme – romantique ce qui paraît contradictoire. Dans le déchiffrage, prévenant, il félicite les musiciens lors d’une cassure rythmique brusque. Ayant parfaitement capté la structure musicale de la pièce en quinze minutes, il murmure dans un souffle hypnotique:  » Plus lent, c’est presque comme une cadence. ». En entamant la Symphonie n°2 de Sibelius, une fabuleuse ferveur s’empare de ce jeune chef à l’aube d’une grande carrière. Elle est de l’ordre du plaisir qu’il exhale avec fulgurance, dans une liberté singulière proche du transport:  » Give me a proud sound. »

Marcato, pas crescendo ! 

Déterminé, Dmitry Filatov est un personnage rigoureux, avec des traits forts en relief, et une stature qui en impose. Discret au premier tour, il manœuvre dans l’assurance et la sobriété, mettant l’orchestre en confiance:  » You where very good. ». Peu d’interruptions et de paroles, si ce n’est quelques exigences demandées au premier violon. Enraciné, il ceint l’orchestre d’une impulsion formidable qui lui donne un son éclatant.:  » Like a sun rise ». D’un bras souverain immédiatement compris par les musiciens, il revêt alors un autre charisme dans le concerto de Sibelius soutenant le lyrisme exacerbé du soliste,

tout en faisant claquer les passages d’orchestre avec maestria dès que nécessaire. Malgré une froideur apparente, ce chef fait pour de grandes formations va livrer dans la Symphonie n°6 de Tchaïkovski son tempérament impétueux par l’ardeur de sa prestation. Sans basculer dans le tragique, il domine l’œuvre. Son andante, d’une justesse d’intention sans écarts, revêt alors une nostalgie pure étincelante. Aux finales, il confirme son niveau avec les œuvres imposées, prenant d’un bras irréductible l’orchestre en main dans une majesté impérative. Il forge un son plein avec sa baguette qui gifle l’air, gravant sa conception sans états d’âme. (Marcato, pas crescendo !). C’est avec la Symphonie en ré mineur de César Frank qu’il manque sa quête, n’obtenant qu’un second prix. Hors style, nourrissant cette musique romantique mais tellement française de trop d’épaisseur, il perd l’élégance de la ligne, et le simple côté rayonnant sans emphase de cette musique.

Haoran Li - Prix de l'Orchestre de Radio France. Prix du public Marc Bouchkov – Violon | © Olga Alexandrova

Haoran Li – Prix de l’Orchestre de Radio France. Prix du public – Marc Bouchkov – Violon | © Olga Alexandrova

C’est le chef aimable et sensible Haoran Li qui termine les épreuves. Prodigue avec les musiciens et l’auditoire, il est très présent à chaque tour accomplissant son art avec simplicité et clairvoyance. Dans une connexion charnelle avec le son, il étreint l’orchestre, animant les nuances et les départs de sa main gauche, dans une expressivité marquée par un jeu pianistique évident. Son ancrage et sa dignité mue par l’émancipation de son instinct, déclenche le romantisme incandescent de Beethoven. Porté par le poème musical d’Evgeny Svetlanov, il tisse un canevas de couleurs chatoyantes:  » It’s almost a very long run, be more conducting. ». Beaucoup de lyrisme avec modestie ! Sa lecture à vue de Svetlanov Planet parait comme un détail entre ses mains expressives qui font littéralement danser l’orchestre. Détendant l’atmosphère, il clôt avec délicatesse ce combat de chefs avec l’avenante Symphonie n°8 de Dvorak, sans vibrato exacerbé aux archets:  » Lessons to the cellos, don’t play too much. ».

Un frémissement d’incompréhension balaye l’auditoire et les lauréats perplexes. Pas de premier prix, ni de troisième prix. Un verdict sans appel dont les fondements ont été dictés par Evgeny Svetlanov lui-même dans ses écrits. « Une bonne interprétation par un chef c’est quand l’auditeur comprend ce que le compositeur veut lui dire. Une très bonne interprétation c’est quand il comprend les moyens qu’il a employé, et comment il a fait pour le dire. »

Ces quelques lignes résument l’ambiance électrique de cette compétition magistrale, mais combien de ces prétendants au titre de « Baguette Svetlanov » ont vraiment conscience du niveau qu’elle implique. Allons chefs…

 

Praskova Praskovaa

 

Radio France

 

https://www.svetlanov-evgeny.com/
https://www.francemusique.com/
https://www.medici.tv/fr/

Concours international de Chefs d’Orchestre Evgeny Svetlanov

Comité exécutif du concours Svetlanov
Nina Svetlanova, Présidente

Membres
Marina Bower, directrice générale
René Koering, directeur artistique
Olga Aleksandrova, coordinatrice
Elena Khabi, chargée des relations extérieures
Comité d’honneur
Vladimir Ashkenazy
Myung-Whun Chung
Valery Gergiev
Riccardo Muti
Zubin Mehta
Evgeny Kissin
Jury
Alexander Vedernikov, président
Membres
Andrey Boreyo
Mauro Bucarelli
Gidon Kremer
Jorma Panula
Cristina Rocca
Nathalie Stutzmann
Artistes invités
Vadim Repin,
Dmitri Makthin,
Alexandre Kniazev,
Boris Berëzovski,
Andrei Korobeinikov.
Orchestre philarmonique de Radio France
Mikko Franck, direction musicale
Jean-Marc Bador, Délégué général

Les résultats

Premier Prix – non attribué
Deuxième Prix – Dmitry Filatov, Russie, 39 ans
Deuxième Prix – Fuad Ibrahimov, Azerbaïdjan, 36 ans
Troisième Prix – non attribué
Diplôme – Wilson Ng, Hong Kong, 29 ans
Diplôme – Haoran Li, Chine, 32 ans
Prix de l’Orchestre Philharmonique de Radio France – Haoran Li
Prix du public – Haoran Li

Concert hommage à Evgeny Svetlanov
(Né il y a 90 ans, jour pour jour, le 6/09/1918)
Auditorium de Radio France
Jeudi 6 septembre 2018 à 20 h
Orchestre Philarmonique de Radio France

Direction: Andris Poga

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