Rienzi, un pavé musical prémonitoire : Richard avant Wagner
Coup de projecteur et clap de fin pour les 150 ans du Festival de Bayreuth 2026. C’était une première, Rienzi, le dernier des tribuns était à l’affiche de l’auguste temple ! Cet opéra titanesque du jeune Wagner, qu’il dépréciait en le surnommant « Son braillard », fut banni par lui-même des œuvres canon de sa production et de la colline verte. Un vrai paradoxe pour l’institution qui a déployé tous ses actifs pour une mise en vedette ponctuelle et détonante de cet opéra mal aimé.
En effet, on comprend vite que le livret de Wagner qui narre l’ascension et la déchéance d’un tribun romain du XIVème siècle, Rienzi, adapté du roman d’Edward Bulwer-Lyton ne fut qu’un prétexte littéraire. A vrai dire, le fringuant compositeur de 19 ans souhaitait créer une grande fresque musicale révolutionnaire. Cependant, on ne peut négliger le fait qu’Hitler s’identifia au tribun, et qu’il hérita du manuscrit original (jamais récupéré à ce jour), et que le rejet du maitre pour sa création dégage des effluves prémonitoires…
Sujet à polémiques, le parcours incertain de cet opéra, bien que relevant de succès flamboyants, notamment lors de sa création en 1842 à Dresde, a légitimé nombre de coupures de l’œuvre, et bien des tentations scéniques propagandistes fascisantes jusqu’en 1914, lui conférant une popularité aléatoire.
Quel orgueil pour le jeune Richard qui pensait faire « grand tapage » d’un peut-être chef-d’œuvre, dont il sembla finalement ne pas faire grand cas. Je le cite : « Il vaut mieux une chute retentissante qu’un succès douteux. »
La structure justement, qui adopte les formes stylistiques de l’époque, (Marche, fanfare, ballet, récitatif, aria, duo …) parait, aujourd’hui en 2026 étrangement surannée, face à l’élaboration de sa production future.
Pour la mise en œuvre et la crédibilité de cet événement audacieux, le Festspiel se devait de relever deux défis majeurs : écourter le synopsis, et détourner légèrement l’attention auditive des auditeurs, au profit d’un hypnotisme visuelle.
En effet, le flot musical très éloignée du flux harmonique wagnérien auquel nous sommes accoutumés est particulièrement déroutant.
© Bayreuther Festspiel 2026 / Enrico Nawrath

La mise en scène a donc été confiée à un duo d’expertes : Alexandra Szemerédy et Magdolna Parditka. Ces metteuses en scène hongroises dans l’air du temps ont présenté une version contemporaine modulable. Le cadre prend racine dans une société romaine politisée et sur médiatisée en décrépitude : un choix ingénieux qui stigmatise le drame jusque dans son iconographie très réussie.
Dès la célèbre ouverture, on est saisi par l’arrogante tenue de l’orchestre maintenue avec souplesse par l’excellente cheffe Nathalie Stutzmann. Cette personnalité musicale appréciée qui a dirigé ici l’an passé un superbe Tannhäuser, manie avec dextérité l’imposant Orchestre du Festival. Faisant preuve d’une grande quiétude, elle aborde les notes puissantes de cette tragédie avec sérénité. Elle échappe d’ailleurs au côté martial et pompier de cette marche initiale, dont l’écriture triomphaliste finale s’offre une débauche clinquante de cuivres. Grâce à la tempérance de son tempo et à l’étirement mélodique discret des archets, elle pondère avec tact cet élan d’artificiers alors qu’un enfant se meurt sur scène. Néanmoins, on succombe vite à l’acoustique enclavée du Festspielhaus, inégalable, pour se fondre dans la texture divine de la masse instrumentale qui capture nos sens.
Une mise en abime électrique
Sur le plateau, deux blocs d’immeuble vétustes sont éclairés par des écrans de télés. Dans l’un, un couple incestueux s’ébat (Rienzi avec sa sœur Irène), dans l’autre un enfant malade trépasse. Ce premier impact visuel, déjà câblé, donne une sorte de malaise. Il n’est pas sans rappeler les constructions misérables de l’Europe de l’Est, ou s’ajoute ce deuil scabreux, présumé filial ; pierre angulaire de ce drame remixé qui enclenche le destin de Colas Rienzi.
La difficulté de ce livret en 5 actes, est de mettre en scène une action complexe qui se déverse sur des formes musicales multiples dites classiques, mais dont l’articulation parait quasi indomptable. Elle est constituée de passages symphoniques tonitruants, de chœurs grandioses à la manière des tragédies grecques, et du passage des solistes qui chevauchent ce joug sonore ininterrompu. Le discours narratif se déploie sur des Récitatifs mordants, ponctués de salves d’accords philarmoniques claquants ; tantôt adoucit par de charmantes Arias dolce aux influences verdiennes avérées. L’ensemble est suppléé par la masse chorale en liesse qui envahit le décor dans un patriotisme exalté. Chaque choriste connecté à son smartphone, est aussi accroché à l’écran géant qui diffuse les débats télévisés. Éprouvant, mais perçu comme une performance artistique générale, qui va du compositeur à la mise en scène qui parvient à rendre crédible ce patchwork stupéfiant.
© Bayreuther Festspiel 2026 / Enrico Nawrath

Dans cette atmosphère dis topique, la scénographie cadre le peuple dans une tonalité grisâtre qui l’uniformise. Cela donne un sentiment de froideur, d’anonymat, voire d’emprisonnement. La barre d’immeuble modulable en taille qui émerge du plancher, est composée de box exigus pourvus d’escaliers et de balcons en ferraille noire. Elle est envahie par des écrans qui déversent leur soupe médiatique. On subit ici les affres de la surmédiatisation par une projection saturée d’éléments lumineux qui clignotent et s’insinuent en nous. Un des moments phares de ce spectacle est certainement le traditionnel ballet de l’acte II. Afin de sauver ce passage musical insipide et démodé, ces dames organisent une représentation théâtrale dans le théâtre à la limite du cartoon : un défilé loufoque hilarant de personnages de la saga wagnérienne, dirigé par la statuette dorée sautillante du sculpteur Ottmar Horl.
Sans faire plus de détails du visuel qui allège beaucoup cette pièce d’au moins quatre heures après coupures, il faut rendre hommage au grand architecte de ce Ring politique dévastateur, dont on perçoit déjà, les bribes d’un flux orchestral continu reliant orchestre et voix. Ici et là, émerge aussi des syllabes magiques, des notes rédemptrices, des leitmotivs simples et entêtants, des chœurs inoubliables déjà au point, et des bouts de conversations épars aux lignes mélodiques marquantes.
Même l’aspect corps de garde qui s’insinue dans l’instrumentation par moment, se meut en un souffle épique lourd qui sied au personnage de Rienzi passant du héros, au dictateur perclus de remords, jusqu’au suicide. Au cœur de ce chaos, l’amour peut-être, et Rome, cette Babylone païenne, anarchique, assourdissante, où tout se délite : le peuple, les immeubles insalubres et poisseux, la tribune de foot en tapis rouge : capitole de l’anéantissement. Comme aurait dit Fouquet à Louis XIV : « Je suis tombé, mais j’ai fait du bruit en tombant. »
Il faut reconnaitre le courage des artistes pour mettre en place ce monstre opératique dont l’exigence technique demande une somme de travail considérable à l’ensemble des exécutants. Voire, à ceux qui écoute. Le niveau général des intervenants et des choristes, particularité constante de Bayreuth, est très élevé. On notera les scènes admirables du second acte, le duo d’affrontement poignant entre Rienzi et Adriano, la prière des chœurs au III acte, ou le choral extraordinaire du IV acte, pour ce puzzle qui s’étire sans répit. Seule la baguette impeccable et le flegme de Nathalie Stutzmann dompte ce brouhaha ambiant. Par ailleurs, sa vigilance reste chevillée aux solistes. Elle respire avec eux, en eux, car le chant vit en elle. Par l’intégrité libératrice de sa puissance émotionnelle qu’elle ordonne, elle s’avère impressionnante de justesse.
La masse chorale conduite par Thomas Eilter-de Lint rassemble un composite de timbres enivrants, et les nombreux chœurs de la partition sont exécutés avec ferveur. Parfois en coulisse, A Capella. Ils sont emprunts de solennité et de nuances sublimes, jusqu’aux prières radieuses qui s’étendent sur des « piani » sans fin, offerts à un auditoire bouche-bée happé par cette atmosphère mystique.
© Bayreuther Festspiel 2026 / Enrico Nawrath

Des solistes renversants
Sur scène, le rôle-titre de Colas Rienzi a été confié au ténor autrichien Andréas Schäger. Cet artiste lyrique charismatique est idéal pour interpréter ce rôle écrasant de héros déchu. Ultra athlétique, il est doté d’un sens artistique inné et enthousiaste qui lui permet d’accomplir des prouesses. Tout en exécutant sans discontinuer les fulgurants éclats de bravoure d’une tessiture vaillante et acérée, il parvient même à hisser ses inflexions périlleuses dans une sorte de transport visionnaire. Pour la fameuse prière de l’acte IV, il s’évapore dans une couleur sensorielle translucide pianissimo, qu’il chuchote au public proche de la rupture vocale. Bien que sa quête de tribun le dénature en un être versatile et tyrannique, il affiche à contrario une constance sobre dans son expertise professionnelle pour ce personnage particulier qui a lancé sa carrière à Meiningen il y a 14 ans. Habitué de Bayreuth, il est un Illustre Parsifal qu’il chante ici en alternance avec Rienzi. Souriant, infaillible, impassible, il nous fait l’offrande de sa tessiture éblouissante de Helder ténor qui touche par sa clarté, et la virilité de son émission. Ses aptitudes musicales et scéniques réunies, lui procurent une liberté de jeu qu’il partage avec le public dans un panache péremptoire qui le propulse au rang de tribun divin.
© Bayreuther Festspiel 2026 / Enrico Nawrath

A ses côtés, la magnifique soprano américaine au velours de mezzo, Jennifer Holloway campe ici un Adriano amoureux, plus ou moins éconduit, entêté et inefficace. Cette paire d’artistes s’affronte dans un acharnement stérile : l’un pour le pouvoir, l’autre dans son amour fantasmé pour la sœur de Rienzi. Rivaux, ils forment une joute vocale comparable en intensité. C’est pourtant dans un autre registre plus enveloppant, crédible dans son jeu au masculin qu’Adriano exploite une palette d’émotions subtiles, voire déchirantes auprès de son amour impossible. Irène, sœur de Rienzi, Gabriela Scherer. Par contraste, la soprano suisse qui dans cette mise en scène est une femme fragile sous l’emprise de Rienzi, a su adapter son émission luxueuse et ardente à un timbre plus suave. Cette couleur rauque convient parfaitement à ses ambiguïtés incestueuses, et ses atermoiements douteux pour Adriano, et pour d’autres passages dramatiques de la partition.
Les autres artistes, figures incontournables de ce Festival
La basse ukrainienne Vitali Kowaljow’s campe un Cardinal hiératique à la voix obscure. Le duo de politiciens corrompus Mikael Nagy baryton, Orsini, et Andréas Bauer Kanabas basse, Colonna, partagent leur complicité vocale pour conspirer. Baroncelli, le ténor suisse Matthias Stier, nous ravit de son timbre coloré en pleine évolution, et le baryton Mikael Kupfer-Radecky en Cecco del Vecchio clos cette distribution tout à fait homogène, sans oublier l’ange de la soirée: Victoria Randem, messager de la paix, au timbre de cristal à suivre…
© Bayreuther Festspiel 2026 / Enrico Nawrath

Après ce spectacle d’une qualité exceptionnelle, je me pose la question ?
Peut-on dire que cette œuvre considérable de Richard m’a conquise ? Oui.
Et la partition ? – …
Je n’en suis pas sure, car monter ce Rienzi à Bayreuth, relève presque d’un acte d’indulgence, sinon de miséricorde artistique. Il a fallu toute la démesure et les moyens optimales du Festival pour ériger, ce qui tient à mes yeux d’une provocation esthétique. L’œuvre est emphatique, redondante, spectaculaire dans ses excès, magnifiée par des moyens disproportionnés : la monumentalité est là, mais pas encore les notes éternelles, ni la pâte harmonique orchestrale, ni la texture singulière, insondable de Wagner qui fera la modernité de sa musique.
Que l’on ne se méprenne pas, et cela ne préjuge en rien du devenir de cette expérience, mais plutôt de la pérennité de cette pièce qui témoigne du génie que l’on vénère, mais aussi des décisions de Wagner envers sa propre création ; celle d’un instinct avant-coureur à pressentir de cette tragédie un avenir funeste.
Enfin, sachez-le, dans l’ordre il vaut mieux aller écouter Rienzi avant Parsifal, car sous le pavé de Richard, il y a tout de même pas mal de Wagner.
Praskova Praskovaa
150 ans du Festival de Bayreuth
Rienzi, le dernier des tribuns
Musique et livret de Richard Wagner
Opéra en cinq actes créer le 20 octobre 1842 au Théâtre de la Cour Royale de Dresde
Nouvelle édition du Festival de Bayreuth 2026
Direction musicale : Nathalie Stutzmann
Mise en scène, scénographie, costumes : Alexandra Szemerédy, Magdolna Parditka
Lumières: Bernd Gallasch
Video: Leonard Koch
Dramaturgie : Markus Kiesel
Distribution
Rienzi : Andréas Schäger
Irène : Gabriela Scherer
Adriano : Jennifer Holloway
Colonna : Andreas Bauer Kanabas
Orsini : Michael Nagy
Cardinal Raimondo : Vitalij Kowaljow
Baroncelli: Matthias Stier
Cecco del Vecchio: Michael Kupfer-Radecky
Messager de la paix : Victoria Randem
Chœurs du Festival de Bayreuth
Chef de chœur : Thomas Eitler-de Lint
Orchestre du Festival de Bayreuth
Lundi 26 aout 2026, 16 H




