Naufrage de migrants à Bayreuth sur Seine
Rouen, « Der frist ist um » … Un froid tenace fige l’atmosphère.
Pour ce nouvel Opus wagnérien rouennais, l’appel du « Vaisseau Fantôme » qui s’annonce à bien des attraits : un casting vocal d’exception, dont la prise du rôle-titre par l’intrépide baryton Alexandre Duhamel, « Les adieux » annoncés de Ben Glassberg au poste de directeur musical du Théâtre des Arts et, une mise en scène engagée de Marie-Ève Signeyrole à découvrir.
Barge de migrants. © Caroline Doutre
Avec son parcours d’auteure cinéaste, la metteuse en scène Marie-Ève Signeyrole a radicalement transformé l’œuvre de Richard Wagner en un manifeste social lié à l’exil… Jadis symbole de légende, d’ombres tutélaires, de héros romantiques et de salut, Le Hollandais volant converti en passeur de migrants exhibe ici une lecture contemporaine discutable de cet opéra.
Une barge de migrants en péril jauge le public. Sans amoindrir la mise en œuvre complexe de ce choix et l’esthétique soignée alléchante du projet, cette vision surréaliste éclabousse mal à propos l’orchestre. Filmée et projetée sur écran, elle provoque une distorsion du lieu à l’aide de flots marins écrasants donnant une illusion de tangage et d’étouffement. Dans ce climat de forte pression, un petit groupe de figurants actifs à cette submersion, chanteurs du chœur Accentus et de l’Opéra de Normandie Rouen vivent la noyade en live : cris, hurlements, écartèlement de l’embarcation, grincements de cordes, effusions déchirantes, visages déformés, chocs divers, jusqu’aux mimes excessifs de vomissements. Une théâtralité aléatoire et bruyante qui brouille l’attention et impose un déséquilibre sonore navrant entre l’orchestre et la scène.
Par contraste, la scénographie sobre et crédible de Fabien Teigné évolue dans une noirceur soutenue afin de concentrer ses lumières sur les artistes, et une estrade de bois noir amovible extensible qui représente chaque lieu de vie : bateau divers, maison de Daland, place de village, etc. Seule, au pied du ponton, une petite flaque d’eau évoque l’océan. Le monde parallèle de migrants s’infiltre là par touches symboliques, mais marque encore un décalage musical certain avec le livret : cadavre échoué, fillette seule à l’arrêt, ou détails anodins sans réelle connexion avec l’action en cours, etc.
L’océan. Alexandre Duhamel. © Caroline Doutre

Ben Glassberg, la respiration onirique du drame
Après un début précipité et confus de l’Ouverture, Ben Glassberg s’emploie à apaiser la tenue de sa phalange. Il mène sa propre barque en dépit du fracas scénique. Rien n’affecte l’inspiration et l’ascendant de ce très bon directeur musical sur l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen et celui de l’Opéra national de Lorraine. Dans l’ensemble, malgré une acoustique un peu soft de ce théâtre moyen pour du Wagner, l’audace de cette formation cadrée avec discernement tisse une palette de couleurs instrumentales miroitantes dans une version fluide et résolue de l’œuvre. En affinant sa gestuelle d’une élégance particulière, le chef concentre son attention sur les voix par un savant dosage de nuances et de malléabilité des tempi. Le drame respire. Les solistes soutenus s’appuient sur cette ligne dense et profonde et exprime le texte avec ferveur. Chœurs généreux et enthousiastes compris.
Direction: Ben Glassberg, Alexandre Duhamel, Robert Lewis. © Praskova Praskovaa

Sauvetage des migrants par le casting vocal
En effet, c’est grâce à la distribution chatoyante de voix fraîches, résistantes et pulpeuses pour ce type de répertoire, que le public a pu être rassuré et comblé. C’est également par le choix de timbres marquants, idéales pour chaque rôle, et de projections vocales similaires compatibles, que les artistes lyriques se sont surpassés dans une homogénéité soyeuse. Un bonheur.
Pour son premier défi chez Wagner Alexandre Duhamel incarne Le Hollandais avec une humanité rare. Il crée une figure authentique et inspirante dans son errance de damnation éternelle. Fait pour ce personnage romanesque tourmenté, son chant dévoile l’invisible et dévaste la scène. Encapuchonné, il erre perdu dans un long ciré noir dégoulinant qui alourdi sa silhouette. Lorsqu’il découvre son visage, il prend racine et cristallise tout l’espace en quatre notes : « Der frist ist um ». La somptueuse évocation mélancolique qui précède dure douze minutes. Long, mais l’artiste se révèle et nous enveloppe de son timbre clair-obscur, percutant et liquide. Il donne à sa ligne de chant les inflexions abyssales des grands fonds, et flatte les mots de caresses moelleuses tel un bain de plumes. Son émission vocale flexible, sans heurts, rend le texte allemand parfaitement compréhensible. Poignant dans sa vigueur et sa virilité vocale, il affiche son intention dramatique et assume ce rôle comme s’il l’avait toujours chanté. Ce sera un Amfortas unique ! A ses côtés, l’ardente soprano finlandaise Silja Aalto aux accents colorés prometteurs de jeune dramatique, (future Kundry) fait des merveilles. Elle a à sa disposition le physique, et l’envergure vocale au-delà du rôle. Elle complète sa prestation par une profusion d’intonations qu’elle grave dans les modulations de son incarnation. Tantôt tendre, tantôt altière, elle se raconte et transcende par des suraigus de diamant impérieux la lame orchestrale fabuleuse rythmée de sursauts et d’abandons. Le duo d’amour entre ces deux artistes en osmose, l’un socle de l’autre, laissera l’autre exposer la tension mélodique d’une ligne vocale passagère pour mieux réapparaître. C’est à mon sens le vrai moment de grâce de cette soirée.
Silja Aalto, Senta. Robert Lewis, Eric.© Caroline Doutre

Dans un autre registre, c’est avec morgue et panache que la basse Grigori Shkarupa en Daland projette un timbre vigoureux, robuste et mordant pour révéler ses volontés insidieuses. On lui concède d’ailleurs quelques attaques un peu agressives, voire basses d’émission. Le rôle souvent ingrat d’Erik, l’amoureux éconduit, a trouvé ici aux vues de son engagement vocal et dramatique superbe, la voix exaltante du jeune anglais Robert Lewis, d’une expressivité de tout premier ordre. La mezzo française Héloïse Mas n’est pas en reste avec l’exploitation fiable et chaleureuse de son timbre ambré. Tenant sa partie avec conviction, elle campe une Mairie vigilante adéquate. Le seul bémol à ce plateau homogène reste le pilote de Daland, Julian Hubbard. Malgré un cabotinage scénique habile qui le remet sur les rails, ce n’est pas son soir, ou le bon répertoire.
Alexandre Duhamel, Le Hollandais. Grigory Shkarupa, Daland, Julian Hubbard, le pilote. © Caroline Doutre

Richard Wagner
Là, où Richard Wagner élève le chant au pinacle de l’extase dans un marasme sonore d’éternité, quel peut-être la place accordée à un message politico-sociale ? En quête d’un public de connaisseurs, c’est dans cette optique renouvelée que le Théâtre des Arts défend son agora. Précurseur du culte wagnérien, il produit ses opéras en français depuis 1891, brave la censure d’après-guerre, et réhabilite les livrets allemands au rythme d’une production par saison jusqu’en 1998. Cette institution normande devient alors le vestibule poétique de ses pairs, et mérite ce soir, son titre honorifique de Bayreuth… sur scène.
Praskova Praskovaa
Richard Wagner Der Fliegende Höllander
Opéra en trois actes
Livret de Richard Wagner
Créer à Dresde en 1843
Direction musicale Ben Glassberg
Mise en scène, conception vidéo Marie-Ève Signeyrole
Assistanat à la mise en scène Katja Krüger
Scénographie Fabien Teigné
Costumes Yashi
Lumières Philippe Berthomé
Vidéo Céline Baril
Dramaturgie Louis Geisler
Chefs de chant Kate Golla, Matthew Fletcher
Chef de chœur Gareth Hancock
Pianiste des chœurs Philip Richardson
Le Hollandais Alexandre Duhamel
Daland, un marin norvégien Grigory Shkarupa
Senta, sa fille Silja Aalto
Erik, un chasseur Robert Lewis
Mary, nourrice de Senta Héloïse Mas
Le Pilote de Daland Julian Hubbard
Coproduction Opéra Orchestre Normandie Rouen, Opéra national de Lorraine
Chœur Accentus / Opéra Orchestre Normandie Rouen
Théâtre des Arts
Mardi 27 janvier 2026 à 20h00
Vendredi 30 janvier 2026 à 20h00
Dimanche 1 février 2026 à 16h00
Audiodescription – Tarif famille
Mardi 3 février 2026 à 20h00 – Gilets vibrants
Durée
2h20, sans entracte
En allemand, surtitres en français
Tarif A
De 10 à 85 €




